J52 : vers Ponferrada en passant par la Cruz de Ferro

Randonnées et treks en nature

J52 : Rabanal del Camino – La Cruz de Ferro – Ponferrada 34,16km – D+449m- D-1074m – 8h50

 

J’avais un rêve… encore plus délirant qu’aller à Saint-Jacques. C’était de toucher la Croix de Fer, la Cruz de Ferro. Déjà parce que c’est l’endroit le plus haut en altitude de tout le chemin (Col des Pyrénées compris) : 1500 mètres, à ce col de Monte Irago. Et puis surtout, pour le symbole. Le pèlerin est invité à déposer une pierre apportée de chez lui sur ce cairn dominé par un mât en haut duquel trône fièrement une croix en fer. Ce geste est l’occasion de déposer symboliquement ce qui lui pèse, ses problèmes, ses angoisses, mais aussi une pensée pour ses proches ou ses disparus… bref, c’est un haut lieu de commémoration personnelle et d’émotions. 

J’avais, au fond de mon sac, préparé mon coup. Avant de partir, j’étais allé sur le terril de la fosse où mon père a passé de nombreuses années à travailler au fond de la mine, c’était à Haillicourt (Pas-de-Calais), il était mineur de fond. Sur ce terril, j’ai recherché le caillou que je trouvais « idéal ». Et je l’ai déniché : un morceau de schiste qui, lorsque je l’ai attrappé dans ma main, s’est séparé en deux, formant deux lames qui se superposaient à la perfection. Hier soir, j’ai griffoné un petit message. J’y ai écrit quelques lignes que même mon cahier bleu ne reprendra pas, plié le petit bout de papier de sorte qu’il puisse entrer entre ces deux lames. Il ne restait plus qu’à déposer ce message au pied de la Cruz de Ferro. 

J’ai calculé mon coup pour arriver au petit matin au sommet du col, levé du soleil, juste assez pour voir. Et de loin, j’ai vu le mât, m’en suis approché, pas tout de suite. D’abord ressentir le lieu. Nous n’étions que trois pèlerins, autant dire la perfection pour ce moment d’intimité. J’ai beaucoup parlé avec moi-même, puis avec je ne sais pas qui, que j’ai remercié pour le chemin parcouru jusqu’ici, pour m’avoir donné la possibilité de réaliser ce rêve. Et d’autres choses que tu ne sauras pas… Gros craquage, j’ai laissé là mon caillou et tout le reste. J’ai pris la photo, et j’ai vu qu’il était 8h29… Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, mais ça se compte en beaucoup de temps! J’ai déposé mon caillou le plus haut possible sur le cairn. Il deviendra poussière peut-être un jour, il sera sans doute déplacé, mais je m’en fouts, j’ai réalisé mon rêve. J’ai encore attendu avant de dépasser une ligne au sol qui sépare le lieu à partir du centre du mât. Je me suis dit qu’une fois passée cette ligne médiane, je ne pourrai plus me retourner, et que quelque chose d’autre allait commencer, une nouvelle histoire. 

Au fond de moi, je savais que si j’arrivais à atteindre cette Cruz de Ferro, j’arriverai à marcher jusque Saint-Jacques. Comme si cela était écrit…

Quel bien ce moment m’a fait! Je suis arrivé là en traversant à nouveau des paysages à prendre en photo tous les cent mètres tellement c’est beau. J’étais donc en pleine forme, et heureux d’y arriver. J’en repars serein, apaisé, presque reprogrammé.

Quelques kilomètres plus tard, je tombe à nouveau sur un food truck façon hippies. Jamais le café et le cake au chocolat n’ont été si bons! Agréable moment, bercé par la musique celte façon Loreena McKennit. Je repars et me passe le Greensleeves de L-McKennit dans les oreillettes. Ecoute ça, et imagine l’aillleurs-land qui te va bien… Et si tu aimes, passe toi « The Old Way » à fond dans les haut-parleurs… Old way, comme le chemin!

Mais ensuite, quel dénivelé de la mort qui tue. En regardant mon appli pour reprendre les stats, je viens de m’aperevoir que j’ai descendu plus de mille mètres, en moins de vingt kilomètres… Parfois, j’ai même trouvé le chemin dangereux. Parfois rigolo, comme lorsqu’un gars en VTT s’est viandé devant moi façon première chute quand on t’a retiré les petites roues à l’arrière de ton vélobécane!!! J’avais sérieusement envie de pêter une barre, mais je me suis retenu, lui ai demandé si « all is OK? », il m’a répondu quelque chose en repartant, mais en espagnol il y a tellement de ó, de á, de ñ que je n’ai pas bien perçu la signification de sa répóñse… peut-être m’a-t-il rassuré de façon insultante, mais j’ai bien rigolé!

J’ai traversé plusieurs beaux villages aujourd’hui. Enfin! El Acebo, est assez beau(!), Riego de Ambros, et Molinaseca où j’arrive en pleine fête du 15 août. Merde, me suis aperçu que c’était férié en Hispanie, et très respecté, faut trouver de quoi grailler ce midi…

Et puis, depuis le temps que je vois Ponferrada en fond de vallée, je suis content d’y arriver. Il fait chaud, 32° toujours à l’ombre, le sentier m’en a fait voir de tous les matériaux, pierres qui roulent, poussière, anciennes voies romaines qui font toujours autant rire les égyptiens tant l’irrégularité du pavé laisse libre de réponse la question : ils se bourraient la gueule à quoi les romains pour faire des chemins aussi irréguliers???

Ponferrada est une belle ville, dans le coeur de l’ancienne cité. Le château, la basilique, les places et terrasses, sont très jolis et agréables, invitent à flâner, mais un autre jour que le quinze août! Mon auberge, en donativo, est un peu en périphérie, l’environnement est bof, plutôt allure quartier prêt à s’enflammer que Malibu, mais je m’y sens bien accueilli, j’occupe un dortoir à deux lits superposés, autant dire que celui des quatre qui ronfle ou qui joue de la flûte en pêts majeurs sera de suite repéré!

Cela fait plus de cinq ans que je rêve régulièrement de la Cruz de Ferro. Je la pensais innaccessible. Et pas seulement pour le symbole : parce que l’atteindre ça voulait dire que mon dernier objectif est Saint-Jacques-de-Compostelle. Ce soir mon dernier objectif est à 210 kilomètres. ça correspond à un Lille – Paris. En TGV tu mettrais 55 minutes, je vais mettre sept jours à pieds. C’est quand même bien con de marcher comme ça alors qu’il y a le train!!! 

10 Commentaires

  1. Graiche

    Déjà un premier but atteint et là tu te sens plus léger et plus serein .Que le reste du chemin te sois agréable. Plus que sept jours tes récits et ton humour vont me manquer.
    Bonne marche
    Christine

    • gtker-gestion

      Vois cela comme : « encore sept jours de lecture de l’aventure du guignol qui marche à travers l’Espagne »! Après, chacun pourra relire mes histoires puisque le blog sera toujours disponible. Et si mes récits vont te manquer dans quelques jours, imagine mon retour à la « normalité »…

  2. Laurent

    Quelle émotion !!! Toi tu l »as vécu , mais nous rien qu’en te lisant on ressent toute la solennité du moment . Heureux avec toi pour cet instant suspendu . Décidément tu nous emmènes loin ….

    • gtker-gestion

      Pour beaucoup cette Cruz de Ferro est un site commun sur le chemin. Parce que c’est planté là, au point culminant du chemin! Mais pour moi, ça voulait dire beaucoup. En préparant mon chemin, j’en ai vu des vidéos sur cette Cruz, ce cairn rempli de cailloux venus de partout du monde dans les poches ou dans le sac des pèlerins, avec des messages écrits dessus au blanco ou au marqueur, l’écrivain espérant sans doute que ces quelques lignes allaient rester là pour l’éternité. Et moi je suis persuadé comme eux que mon message va y rester pour l’éternité, parce que c’est comme ça dans ma tête. Alors, chacun en pensera ce qu’il voudra, mon poteau Juan ça le faisait bien rire, mais je l’adore quand même, il faisait encore plus vieux con que moi quand on parlait de ça, c’est dire le niveau! Et je peux le comprendre, comme lui a respecté ma démarche. Alors, voilà, j’y suis passé, j’ai réalisé mon rêve d’y être, j’ai déposé mon caillou et j’y étais le plus heureux! Maintenant, mon message sera-t-il entendu??? ça c’est une aute histoire…!

  3. Richard

    Alors, j’y vais.Je vais oser, je vais braver…les banderilles des aficionados…
    Je vais oser dire que je ne saurais m’extasier ni être ému devant les paysages de cette deuxième partie de parcours espagnol. S’il n’y avait quelques villages, de superbes églises, la Cruz de Ferro ou quelques clins d’oeil…quelle tristesse!
    J’ose le dire, jamais en avion ou en solex, je n’irais dans cette Espagne là. C’est plat, monotone, inhospitalier, mal entretenu, à perte de vue de poussière et d’ennui, rien pour rattraper…rien!
    200, 300kms de bravoure!
    Chapeau trekker. D’abord pour avoir traversé l’enfer de la chaleur, la solitude des kms sans fin, la souffrance du pèlerin; ensuite, pour n’en avoir pas tant parlé…
    Car, à te lire chaque soir, j’ai l’impression que tu nous écris:  » la vie est belle, je me tue à vous le dire ».
    Chapeau trekker!

    • gtker-gestion

      Banderilles bien bravées Richard. Et il y a malheureusement bien du vrai dans de ce que tu écris. C’est vrai que globalement, l’Espagne est belle! Les paysages : mais pas tous. Je suis venu chercher ce que j’ai trouvé. Cette Meseta par exemple, je voulais la « vivre ». Pour la rudesse, me confronter à la chaleur, voir à perte de vue ces champs de blé. Je voulais vivre cette « expérience » tant vendue comme une aventure survivaliste! Mais effectivement, cette expérience mise de côté, c’est inhospitalier, pas très beau finalement, aucun intérêt et je ne viendrai pas habiter ici! De même, les villages, il y en a certes de très beaux. Mais beaucoup sont en ruines, une maison sur deux à l’abandon, parfois à travers une porte à moitié branlante ou une fenêtre détruite, même pas planquée derrière un volet, on voit le ciel parce qu’il n’y a plus de toit… Souvent, j’ai même l’impression que par défaut les villages sont sales. Papiers et tous déchets au sol, pas d’entretien des espaces verts, les façades des maisons ne font pas net… Alors je n’en ai pas parlé, parce qu’il y a plus d’émerveillements à décrire dans ma traversée de l’Espagne sur ce chemin que de misère. En revanche, oui la vie est belle ici, en tous les cas ce que je vis ici est très beau. Cette région n’a pas tant d’intérêt touristique que ça, donc sans doute pas beaucoup d’efforts ni d’investissements y sont consacrés. J’imagine sur la côte, ou du côté de villes comme Barcelone, etc… la vie doit quand même y être très agréable!!! Mon message, en filigrane, que je me tue à tenter de transmettre c’est : si tu as un rêve, vas-y. Que ce soit ici ou ailleurs, vas-y! J’ai mis trop de temps à comprendre ça! Alors, je me rattrappe!!!!

  4. Gaëtane

    Le petit Poucet semait des cailloux pour retrouver son chemin, toi ton chemin tu le traces chaque jour et tu n’as « semé » qu’un seul caillou.
    Un seul caillou, mais quel caillou, tout un symbole et une grande espérance pour après…
    Un seul caillou, mais quel caillou, celui cherché à la mine d’Haillicourt et que tu désirais si ardemment déposé au pied de cette Cruz de Ferro.
    Merci de continuer de nous enchanter avec tes récits, nous attendons avec impatience (!!) la suite, TA suite…
    Rastignac disait:  » à nous deux Paris ».
    Trekker Michel doit dire :  » à nous deux Santiago de Compostela « .
    Hasta luego

  5. Laura

    Quelle émotion en te lisant … évidemment le passage sur papy a été mon préféré … quelle jolie pensée / joli clin d’œil ce « caillou »

    Bravo pour ce rêve réalisé !
    Que de chemins, villages, montagnes, sentiers parcourus…plus que 7 jours…ou plus qui sait !

  6. Sylvia

    Encore une petite semaine, und paille par rapport à ce que tu as déjà fai!
    Bel hommage à papy
    Bonne fin de chemin, on garde ta voiture au chaud 😉

  7. Dominiak christian

    Je m aperçois que tu as préparé ton chemin dans les moindres détails.
    Je partage tes émotions sont partagées mais dans le confort de notre vie classique.
    Profites bien de tous ces instants
    Et continues de tenir tes objectifs.

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